Réalité que j’appréhende petit à petit… je commence enfin à m’habituer aux désagréments en tous genres : pas de frigidaire, matelas en mousse affreux, cafards plein la cuisine (« euh, Célestin, c’est un cafard, ça ?? » « Ui ui c’est un cafa’ ! » « ah, merde… »), lézards géants et multicolores (le premier jour en déroulant ma moustiquaire y’en a un qui m’est tombé dessus, j’ai failli mourir sur le coup du choc pétrolier), coupures de courant et d’eau quotidiennes (et qu’on sait jamais quand ça va revenir), chaleur parfois insoutenable et moustiques perpétuellement à l’affût du moindre recoin de ma peau de blanche (dilemme : s’habiller pour se protéger des moustiques et mourir de chaud ? Ou rester nue pour se supporter la chaleur et mourir du palu ? –et de honte-). Stan 2, qui est à ADD et qui a vu que j’avais un peu peur des gros lézards, il m’a dit que si je ronflais la nuit, une souris allait venir me ronger les pieds et les doigts sans que je m’en rende compte « je ne sais pas comment cet animal p’ocède, mais tu te woéveilles no’malement, et subitement en voulant toucher quelque chose tu te woends compte que tu as le bout des doigts wongés ». A l’assoc’ on n’a pas Internet, je dois donc aller dans un cyber au centre-ville, la semaine dernière j’ai écrit un mail énorme à mes vieux, et au moment où j’allais cliquer sur « envoyer » : coupure de courant. Moi j’étais super blasée mais les autres gens trouvaient ça normal.

Mais Mbalmayo c’est aussi magnifiquement génial !!! C’est l’Afrique, en fait, hein, mais ça fourmille sans cesse, c’est plein de couleurs, c’est le marché grouillant (dans le strict sens su terme : ils vendent des drôles de chenilles vivantes pour les manger !) qui s’étale à même le sol, les centaines de petits magasins en bord de route, c’est une grande fresque peinte sur les murs du stade avec dessus plein de camerounais célèbres dont Eto’o et Noah, tout le monde qui se déplace à moto (trop génial à propos, c’est trop cool, tu fais un signe de main, sans sourire ni dire bonjour tu montes, tu lâches ta destination le regard dans le vague, et hop, à fond sur la piste en évitant les nids de poule, et à la fin tu payes 100 FCFA). Les camerounais sont super gentils et accueillants, dans la rue tout le monde m’appelle « La White », « ma chérie », etc., des fois y’a des petits enfants qui me regardent avec des yeux écarquillés ou même qui partent en courant (mais c’est vrai qu’il n’y a vraiment aucun blanc ici, c’est pas comme à Yaoundé). Le seul truc relou c’est que tout le monde veut se marier avec moi, je commence à parler gentiment avec des gens et c’est « alors tu vas wester au Camewoun et te mawier avec un camewounais » ? Moi « euh, bah non. Je crois pas non. » « Tu pouwais pas sorti’ avec un afwicain ? » « Si, si, carrément, mais j’ai déjà un mec en France » (Oui, je mens, je dis que j’ai déjà un mec en France, hinhinhin). En fait, ils veulent : - soit sortir avec une white pour voir comment ça fait, - soit devenir supra amis avec moi pour réaliser leur rêve le plus profond qui est de « traverser » (atteindre l’Europe par tous les moyens et fuir la réalité de leur pays).

Et c’est vrai qu’on est très très différents. Parce qu’ici : « la femme est née pou’ se mawier, pour fai’ la cuisine et pou’ êt’ soumise à son mawi », dixit Célestin, le chauffeur de l’assoc’ qui partage la même habitation que moi (qui est un peu bête des fois, et un peu énervant, mais bon), il faut aller à l’église absolument, il faut au moins 5 enfants, c’est les parents qui décident du mariage… etc. Mais mon voisin qui s’appelle Rodrigue, même si on est différents on s’entend bien et je lui apprends des accords à la guitare. On passe toutes nos longues soirées (traduction : soirées sans télé ni alcool) ensemble. Tous les membres de l’ONG sont super super gentils. Surtout Annie, mais là elle est malade, elle a le palu, je lui ai donc donné 4000 F (40 francs, 6 euros) parce qu’elle pouvait pas se payer le traitement, je vais la voir tous les soirs depuis dimanche et toute la journée elle reste allongée par terre à transpirer et à avoir mal partout. Et puis Faustin aussi, qui est ingénieur, on a des grandes discussions sur le genre humain, la politique française, le voyage, la mondialisation…

Et puis le problème c’est qu’il y a plein d’enfants qui vendent des trucs, toute la journée le week-end ou après l’école ils marchent avec leurs plateaux avec des mouchoirs, des bonbons, des barres chocolatées… La fameuse économie informelle, chacun se débrouille avec les moyens du bord pour gagner un peu d’argent. Par contre c’est pas du tout propre, j’ai découvert qu’il n’y a pas de collecte des ordures, donc l’ensemble de la ville est une décharge géante…

Je commence aussi à faire la cuisine !! Dimanche dernier, faire à manger aura été la principale activité de la journée : il faut d’abord faire le marché, et après la cuisine c’est très très long, parce qu’on faisait cuire le poisson dans des grandes feuilles de je-ne-sais-plus-quoi. Je suis fan du poisson braisé, du manioc (mais surtout pas en bâton, ça a un goût assez proche du vomi de Joule), des frites de plantain…

Et puis voilà. Hier j’ai fait ma première descente en brousse, dans des villages perdus au fond de pistes interminables, et c’était vraiment génial, mais alors c’est vraiment choquant tout de même. Je savais qu’ils n’avaient pas d’électricité ni d’eau courante, mais de le voir en vrai ça fait très bizarre. Plein de gens étaient très malades (excès de palu, amibes, parce qu’ils n’ont pas de filtre pour l’eau !! ils sont toujours malades avec l’eau), il y a surtout des vieux et des enfants parce que les jeunes sont partis en ville chercher du travail. Mais j’ai rencontré un vieux qui était génial, qui était le secrétaire d’un GIC (Groupement d’Initiative Commune) avec lequel je vais travailler, et je suis très contente de le revoir bientôt. Vers 18 heures, à la tombée de la nuit, on a marché pendant au moins une demi-heure dans la forêt (tropicale, SVP) pour aller à la rencontre d’une jeune femme, avec sa toute petite fille, qui travaillait encore au champ. Elle avait fini de défricher une parcelle et là elle ramassait vite des tubercules de manioc avant qu’il fasse nuit. Elle était là depuis 6 heures du mat, il fallait encore qu’elle rentre faire à manger, l’horreur… J’ai porté un peu son panier sur le dos avec le manioc dedans (rempli à moitié) et c’était super lourd ! Et en général elles le remplissent 1000 fois plus ! Bref. En plus ils ont pas de moyen de transport, il n’y a qu’une vieille voiture toute déglinguée qui part des villages pour aller à Mbalmayo (où il y a le marché) de temps en temps, alors ils ne peuvent vendre que très peu de leur production au marché, mais ils chargent la voiture à fond. Enfin bon, c’est une vraie impasse.

Pour l’instant niveau stage je patauge un peu, c’est encore un peu vague, mais en gros, je dois accompagner les dynamiques locales de production, en essayant d’analyser et de comprendre les relations entre OP / ONGs / Bailleurs de fonds. Donc pas mal de terrain avec les paysans des villages, rencontre avec plusieurs ONG, et rencontre avec plusieurs bailleurs (organismes étatiques ou financeurs privés…). Les paysans sont organisés en groupements de producteurs (les fameux GIC), une trentaine environ travaille avec mon ONG, et pour l’instant je suis en train de mettre en place des critères de sélection pour faire mon échantillonnage, je vais m’intéresser à seulement 3 ou 4 d’entre eux. Mais c’est un travail assez fastidieux, car tous les renseignements dont j’ai besoin ne sont consignés nulle part, je dois parler avec plein de monde, et c’est pas évident… Surtout que j’ai peur de mal faire, j’ai l’impression de manquer sérieusement d’autonomie et d’initiative. Mais bon. Je vais remédier à tout ça.

Voili voilou.

Je vous embrasse tous (en disant ça je relis ma liste de diffusion pour bien penser à tout le monde individuellement),

Bien le « Mbebe Gogué *» !

Fleur

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